Cette table ronde a été organisée pour discuter de tout ce qui touche à l'avenir des sciences humaines au Canada et pour faire en sorte que le secteur des sciences humaines et les spécialistes des sciences humaines conçoivent l'avenir de façon dynamique.
Les participantes et participants à la table ronde étaient :
Mme Pat Demers, Vice-présidente du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada et professeure d'anglais, University of Alberta
M. Andrew Brook, Trésorier de l'Association canadienne de philosophie et Directeur, Institut des études interdisiplinaires, Carleton University
M. Richard Sokoloski, représentant à la FCSHS de l'Association canadienne des slavistes et Directeur, Département des langues modernes, Université d'Ottawa
M. Francesco Loriggio, Président de la Société canadienne pour les études italiennes et Directeur associé de l'École des langues, littératures et études comparées, Carleton University
Mme Pat Clements (Présidente), Présidente désignée de la Fédération canadienne des sciences humaines et sociales et professeure d'anglais, University of Alberta
Mme Demers (PhD) a ouvert la séance en exposant ce qui a été accompli jusqu'ici par le Groupe de travail sur l'avenir des sciences humaines du CRSH. Ce Groupe, composé de huit personnes, a été constitué en mai 1999 et compte des représentants des disciplines de l'écrit, des arts visuels et des arts du spectacle, ainsi que des domaines des sciences sociales, notamment l'histoire économique et le droit. Je cite ici plusieurs objectifs pour ses travaux:
- Rédiger un énoncé sur les modes et les valeurs de la recherche et la formation en humanités afin de clarifier pour nous-mêmes, le Conseil, le Ministre, et nos divers auditoires ce que nous faisons.
- Cerner les difficultés et les nouvelles tendances auxquelles sont actuellement confrontées les chercheurs et la recherche en humanités au Canada, afin de :
- clarifier et consolider les méthodes (mécanismes et rhétorique) grâce auxquelles les programmes, les initiatives et les formulaires de demande de subvention du CRSH encouragent et prévoient la participation des chercheurs en humanités;
- organiser, à l'automne 2000, en collaboration avec l'Université de Toronto, une conférence pour explorer et promouvoir l'environnement changeant des humanités ;et
- proposer des stratégies et des initiatives pour surmonter ces difficultés.
- Explorer la faisabilité et les avantages éventuels d'une collaboration avec le NEH.
- Le Groupe envisage de parrainer une grande conférence sur les sciences humaines à l'Université de Toronto à l'automne prochain, du 12 au 14 octobre, en vue de faire en sorte que les ateliers organisés à cette occasion donnent lieu à des recommandations à soumettre au Conseil.
Au premier stade de planification pour la conférence de Toronto, le Groupe a élaboré en collaboration un énoncé de travail sur les sciences humaines. La révision la plus récente porte sur le partage des tâches entre l'érudition en matière de sciences humaines et leur enseignement, la recherche de la signification de la création de notre monde : ses langues et ses littératures (anciennes et modernes), ses arts musicaux et visuels, les événements appartenant à son passé et ses mécanismes de pensée, à la fois séculiers et religieux. L'énoncé prend acte que les sciences humaines ont beaucoup en commun avec les disciplines qualitatives et imprégnées de théorie des sciences sociales.
Au deuxième stade de la planification, il s'agit d'examiner les difficultés et les tendances auxquelles doivent faire face la recherche et les chercheurs dans les sciences humaines au Canada. Chacun des membres du Groupe de travail prépare un document de principe sur des thèmes englobant la Spécialisation, l'Interdisciplinarité, les Nouvelles technologies et les médias, le Transfert des connaissances, l'Érudition répondant aux besoins de la collectivité, les Nouveaux paradigmes et domaines, les Études supérieures et les compétences, ainsi que le Renouvellement du corps professoral. Ces documents permettront d'établir la formule des ateliers qui, accompagnés d'une séance plénière publique d'intérêt général, serviront à formuler des recommandations précises et à suggérer des initiatives au Conseil. On invitera des chercheurs et des membres de la Fédération à participer à ces ateliers.
M. Andy Brook a abordé un sujet qui préoccupe particulièrement les philosophes au Canada, soit la question des thèmes stratégiques, ainsi que l'intérêt et la pertinence qu'ils représentent pour les sciences humaines. L'Association canadienne de philosophie se préoccupe de ces questions vu que le thème stratégique de la FCSHS sur l'Éthique appliquée -- thème qui aurait dû tenir une grande place dans leur discipline --, a fait long feu. L'ACP voudrait prendre une part active afin de faire en sorte qu'une situation semblable ne se reproduise pas et que les thèmes soient élaborés en fonction de leur intérêt pour les sciences humaines et de leur application à celles-ci.
Plus précisément, l'ACP travaille à l'interne afin d'établir des thèmes stratégiques répondant au double critère à la fois de la signification de la recherche en cours et de l'application à un sujet d'actualité. Entre autres thèmes que propose l'ACP, il y a :
- la science cognitive
- la politique, le droit et la société
- l'hérédité ou l'environnement.
L'ACP collabore avec la FCSHS afin d'encourager une plus grande participation du milieu des chercheurs, en particulier dans les sciences humaines, pour développer les thèmes précités et élaborer d'autres thèmes à soumettre au CRSH.
M. Brook a, cependant, souligné les difficultés persistantes que représentent pour les sciences humaines les critères du CRSH en matière de thèmes stratégiques; en particulier, l'énoncé de ces critères est si général qu'il est difficile pour les sciences humaines de trouver facilement leur niche. En outre, l'exigence selon laquelle la recherche doit trouver une application à une politique gouvernementale n'est, de toute évidence, pas réalisable dans nombre de disciplines des sciences humaines. Enfin, la notion de partenaires du secteur privé et du secteur public ne fait pas partie de la réalité de la plupart des travaux de recherche en sciences humaines.
Les derniers exposés ont été faits par MM. Richard Sokolowski et Francesco Loriggio qui, avec un certain nombre de leurs pairs, ont participé à un Groupe de travail sur les langues modernes. À leur façon, chacun d'eux a abordé les problèmes auxquels sont confrontés les sections des langues modernes. M. Sokoloski et M. Loriggio ont exposé l'incidence réelle de ces problèmes sur les disciplines des langues modernes, notamment, une approche relativiste par laquelle leurs disciplines sont perçues comme de simples compléments de la littérature, de la linguistique ou de la sociologie; le classement systématique de leurs disciplines dans des catégories purement mineures; et la tendance à n'en enseigner leur contenu qu'en anglais.
M. Loriggio attire l'attention sur certaines tendances qui se dessinent dans la restructuration en cours de nombre de programmes de moindre importance en langues modernes; c'est ainsi que : (a) on oblige les sections à abandonner l'enseignement de la littérature ou à donner ces cours en anglais, ou à donner des cours dans la langue originale à la condition qu'il y ait un financement privé d'origine extérieure; (b) la dissociation des locaux où se dispensent les cours de langues et les cours de littérature, en particulier si les cours de littérature sont donnés en anglais.
M. Loriggio expose certains des enjeux que cela soulève, étant donné que des disciplines comme « italianistica », « ispanistica », « germanistik », etc. partent du principe qu'il y a une connaissance particulière à retirer de l'étude de la corrélation entre une langue, une culture et l'histoire d'un peuple, quelle que soit la complexité que cette corrélation peut présenter. Cette hypothèse a ensuite été corrélée avec une caractéristique fondamentale des sciences humaines, c'est-à-dire que les sciences humaines sont l'étude littérale de l'humain, ou comme l'a proposé le philosophe russe, Mikhail Bakhtin, l'étude des énonciations humaines, de telle sorte que la question de la pluralité linguistique en est indissociable. Les sections de langues modernes « étrangères » dans les facultés d'art nous ont fait percevoir que ce que nous estimons parfois s'appliquer à tout le monde ne s'applique en fait qu'à nous ou essentiellement à notre tradition. Si l'on continue à dissocier l'apport des langues de l'apport de la littérature, sous prétexte de leur utilité pour d'autres sections ayant des exigences linguistiques, on ne fait pas que miner la qualité de disciplines des langues modernes, on fait disparaître la notion de spécificité de discipline de l'une de ses composantes, de telle sorte que cette notion s'en trouve édulcorée. Il s'ensuit que seules les pratiques qui répondent à certains critères (c.-à-d. qui peuvent se targuer de protocoles d'analyse forts et « neutres ») peuvent avoir le statut de disciplines.
De la même façon, des questions pertinentes sont soulevées lorsqu'on demande aux sections des langues « étrangères » -- et ne sont visées dans les sections des langues modernes que les sections de langues « étrangères » --, de trouver un financement extérieur pour les cours de littérature. Ces questions sont d'ordre éthique mais, comme le soutient M. Loriggio, elles n'en sont pas moins apparentées aux sciences humaines à une époque où les sociétés sont de plus en plus multiculturelles et multiethniques.
Bien que les sections des langues modernes n'aient pas toujours fait entendre leur voix à ce sujet de façon efficace, lorsqu'elles l'ont fait, les administrateurs n'ont pas toujours été à l'écoute. L'une des tâches du Groupe de travail sur les langues modernes est de revoir ces questions et d'examiner comment les intégrer à la solution d'ensemble et qu'elles ne posent plus ainsi problème.
Durant le peu de temps qui restait, on a répondu à quelques questions émanant de l'auditoire.
Il a été question des récentes embauches dans les sections des langues modernes à l'Université de l'Alberta qui semblent donner à penser que certaines universités prennent des mesures positives pour régler quelques-unes des difficultés rencontrées par les sections des langues modernes. M. Loriggio répond que l'Université de l'Alberta avait en fait commencé à réinvestir dans ces départements, à l'inverse de provinces comme l'Ontario, mais que les principales tensions n'en demeuraient pas moins.
Une autre question a porté sur les disciplines, comme la philosophie, qui en elles-mêmes sont déjà de nature interdisciplinaire - ce qu'il convient de prendre en compte lorsqu'on élabore de nouveaux thèmes stratégiques. M. Brook répond que la philosophie est une discipline qui, généralement, ne marque pas de points lors de l'octroi des subventions par le CRSH; ce qui, suggère-t-il, est en partie attribuable aux problèmes des modalités d'octroi et, en partie, à la conception du programme qui ne répond pas aux besoins d'une fraction des chercheurs.
Mme Demers (PhD) a fait plusieurs suggestions à l'intention du Groupe du travail du CRSH. Dans ses délibérations, le Groupe devrait prendre en compte le fait que les femmes constituent une grande partie de la population étudiante et des spécialistes en sciences humaines. Il a aussi été souligné avec insistance que le Groupe de travail entreprenne de corriger les nombreuses initiatives stratégiques axées sur les politiques que le CRSH a prises et fasse en sorte d'apporter un appui soutenu à la recherche fondamentale de pair avec toute recherche axée sur les politiques. En dernier lieu, il est suggéré que le Groupe s'attache à déterminer pourquoi les meilleur(e)s étudiant(e)s s'inscrivent aux programmes scientifiques et si oui ou non les sciences humaines et les sciences sociales doivent se réinventer (et comment), en particulier dans les programmes du premier cycle.
En conclusion de la table ronde, Mme Clements souligne qu'il est important pour les chercheurs en sciences humaines de continuer à discuter de ces questions et de prendre des mesures, afin de faire en sorte que les sciences humaines aient, dans les années à venir, la place qui leur revient.



